Contre le travail (Extrait 1)

Différencier l’homo faber de l’animal laborans. Selon Annah Arendt, une distinction est à faire entre l’œuvre et le travail. L’œuvre, ce qui dure, le travail, l’éphémère, ce qui est consommé pour nos besoins. « Le travail de notre corps et l’œuvre de nos mains » disait Locke. [Second treatise of Civil Government]

Cette confusion est le grand mal de la modernité. Nous ne produisons plus pour l’œuvre. L’homo faber est en déclin. Et même si l’homme travaille à ce qui doit durer, la division du travail, la parcellisation des tâches, réduisent son activité à un simple labeur.

« L’animal laborans n’est en effet qu’une espèce, la plus haute si l’on veut, parmi les espèces animales qui peuplent la terre. » [Arendt. Condition de l’homme moderne]

Si ces extraits de journal pouvaient révéler d’authentiques sentiments, ils dévoileraient la souffrance de l’être conscient de son mal mais matériellement impuissant à s’en défaire. Perdre sa vie à travailler, produire pour ne rien laisser derrière soi, est un effort d’une grande futilité.

« Les idéaux de l’homo faber, fabricateur du monde, la permanence, la stabilité, la durée ont été sacrifiés à l’abondance, idéal de l’animal laborans. » [Arendt. Condition de l’homme moderne]

Le désespoir d’une existence absurde, dont la vitalité est sacrifiée à idéal de l’animal laborans, produire, produire encore, faire les mêmes gestes sans jamais construire, ce désespoir, dis-je, pourrait être supportable s’il n’y avait pas les autres, la multitude. Ceux qui ignorent tout de leur fatum et ne trouvent dans les douleurs de l’exploitation que l’image de leur propre abjection. Ceux pour qui l’avenir est la certitude de s’enfoncer toujours plus profondément dans l’obscurité du labeur, loin de la permanence et du réconfort. Ce sont les damnés de la terre. Ceux-là seuls ont le droit de nous juger, nous, qui les avons poussés à cet immense sacrifice.