Contre le travail... (extrait 2)

« Mériter », «la fierté du travail bien fait », ou encore « l’obéissance » : des sentiments qui tiennent trop souvent de l’ignorance mais aussi de la foi et d’un au-delà du travail. Accepter la gratification qu’ils procurent est une attitude irrationnelle dans l’univers du labeur rémunéré. Une attitude irresponsable à laquelle il faut opposer le mépris du travail, idéal auquel s'oppose l’animal laborans continuellement en lutte pour sa survie.

Mériter la reconnaissance du chef ou de ses pairs c’est aussi accepter l’asservissement à la nécessité. Les plus critiques d’entre nous ont peine à s’avouer en être la proie. Les aveugles s’en tirent à bon compte tant que leur taux de productivité reste élevé. Mais, avouons-le, nous sommes tous prompts à justifier les institutions de l’esclavage, l’arbitraire des tâches à accomplir, les abus de l’autorité, la domesticité, la concurrence, l’exploitation! Selon Aristote les deux qualités qui manquent à l’esclave sont la faculté de délibérer et de décider.

« La fierté du travail bien fait » est une dégradation de l’esclave qui nie sa condition. Réussir une tâche, exalter son dur effort est une apologie du transitoire, une glorification de l’instabilité dans laquelle est plongé le travailleur qui, paradoxalement, en tire une satisfaction. Bien que l’animal laborans se voie perpétuellement privé du sentiment d’achèvement, bien qu’il soit constamment obligé d’accomplir des actes futiles, il est totalement persuadé d’accomplir l’œuvre de l’homo faber. C’est seulement lorsque l’illusion perd de sa force, qu’il est en mesure de voir son aveuglement. C’est alors qu’il dépérit, se sent inutile et parfois se suicide.

L’animal laborans est le jouet de forces dont il est incapable de tirer un profit personnel. Il couvre ses nécessités vitales par le travail mais n’est d’aucune utilité pour l’appareil de production. Pièce interchangeable du travail, il construit son histoire sur l’illusion d’exister pour l’œuvre. Chaque tâche accomplie (exaltation, droit au mérite) est une fausse célébration et un deuil, l’aveu d’une dévotion à la docilité, sans contrepartie.

Les démons de l’aliénation volontaire le poussent à vouloir mériter dans l’hébétement.