Lire le "Capital" avec David Harvey

A l’issue de son cours sur la lecture et l’analyse du premier tome du « Capital » de Karl Marx, David Harvey professeur d’anthropologie à l’Université de New-York (CUNY), s’interroge sur le travail qu’il nous appartient de faire aujourd’hui sur les découvertes du philosophe allemand pour ensuite les étendre à d’autres espaces de la pensée politique et sociale.

David Harvey [1] :
« J’ai beaucoup travaillé sur des questions d’urbanisation […] et de développement géographique qui sont, je pense, des questions cruciales… C’est un projet intellectuel qui découle de tout cela, qui est d’essayer de prendre les méthodes de Marx, de prendre ses découvertes et de les projeter sur différents terrains et tout en faisant cela, faire ce que Marx lui-même aurait fait, c’est-à-dire, revenir sur ses pas et conceptualiser différemment les mécanismes de base qu’il avait utilisés au tout début. Il y a donc un projet intellectuel sur lequel il est, en fait, passionnant de travailler… et qui est révélateur… Je pense, par exemple, que je comprends aujourd’hui beaucoup mieux comment fonctionne l’expansion urbaine et ce qui se passe dans les villes après avoir travaillé de la sorte pendant les 15, 20 dernières années. Mais il y a un second projet, qui est un projet politique qui est que […] nous devons faire face aujourd’hui à de graves problèmes et, ce que Marx fait, c’est de lever un miroir devant nos yeux pour nous inciter à commencer à penser immédiatement à de nouveaux modes d’action. Et je pense que c’est le moment de reprendre le terme fondamental de l’analyse marxiste, qui est la notion de lutte de classe, pour la remettre au premier plan.
Politiquement, un des problèmes auquel nous avons dû faire face pendant les trente dernières années est que les gens pensent que les classes n’existent pas ou que la lutte des classes est hors de propos. Sur ce plan, ce que fait Marx, c’est de nous dire que, politiquement, vous n’irez nulle part –pris dans l'engrenage du système-, tant que vous n’aurez pas décidé de vous engager dans une lutte de classes.
Ce que nous devons faire c’est de comprendre ce que cela peut vouloir dire. Je pense que Marx lui-même, à l’époque, dans ces écrits, n’était pas très sûr de ce que cela pouvait vouloir dire. Mais l’action politique révèle alors, -c’est ce qu’il nous a légué- qu’il est nécessaire de participer, qu’il est nécessaire de s’engager. Même si vous ne connaissez pas toutes les théories, même si vous ne connaissez rien, vous connaissez assez de choses sur les dynamiques du système et vous savez que la question de la lutte des classes est fondamentale. Les gens vous diront immédiatement : « Vous essayez de réduire la question de Nature à la lutte des classes ou vous essayez de réduire les questions de sexualité, de genre, de race, etc. à des questions de classes ». Et je pense que la réponse est non. Ce n’est pas du tout ce qu'il se passe. Il y a des luttes qui sont de premières importances et que l’on doit mener coûte que coûte. Mais regardons la crise des subprimes et voyons de quelle façon elle affecte un grand nombre de personnes. Très sévère parmi les Afro-américains, très sévère parmi les femmes, chez les femmes touchant de bas salaires; c’est un phénomène de classe. […]
Ce que nous devons faire c’est apprendre à ne pas redouter le mot « classe ». Je pense que nous devenons nerveux quand on parle de classe. Mais il y a pourtant une excellent raison de s’énerver quand on parle de classe car, idéologiquement, la classe capitaliste, qui est très facile à définir aujourd’hui, ne veut pas que nous pensions aux classes. […] La chose que la bourgeoise veut vous empêcher de faire – et c’est ce que Marx veut vous enseigner idéologiquement- la chose dont la bourgeoisie ne veut pas que vous parliez est une chose qu’elle défend bec et ongles: tout d’abord, il est très difficile de savoir où est le capital. Nous avons des informations sur tout le reste. Ils ont beaucoup d’informations sur nous, sur où on va, ce que nous faisons, etc. Avons-nous les moyens de savoir où est leur argent ? Ils disent toujours : « Non. Non, nous n’avons pas les moyens de le savoir ! » Mais ce que les lois antiterroristes ont dévoilé est qu’ils auraient pu trouver d’où venait les capitaux s’ils l’avaient voulu. Ils ne veulent pas savoir! C’est la chose qui nous est cachée. Ils nous cachent d’où viennent et où vont les capitaux. Ils nous cachent aussi beaucoup d’informations sur le pouvoir capitaliste qui est un pouvoir de classe et la façon dont il fonctionne. Et tout cela parce que quelqu’un forcément s’opposerait à eux par la lutte des classes. Ils sont terrorisés par l’idée de lutte des classes.[…]
Ce que Marx nous enseigne c’est que nous devons affronter le problème. Alors maintenant, comment allons-nous le faire ? C’est une question problématique. Un des problèmes que j’ai essayé de résoudre est que lorsqu’il existe une lutte autour du problème de l’accumulation primitive de capital et de l’accumulation par dépossession [2], les injustices engendrées doivent se résoudre au moyen de luttes sur les lieux de travail. Cela n’est pas toujours facile à faire. Mais il se trouve que maintenant, une inquiétude énorme entoure le problème de l’accumulation par dépossession. Et parfois, les mouvements ouvriers traditionnels ne veulent pas en entendre parler. Le capital quant à lui, ne veut pas entendre parler des mouvements ouvriers. Les dissensions qui existent autour de la question de la dépossession nous fait politiquement un très grand tort. Et je pense que Marx est très clair là-dessus, vous devez affronter ce qui est au cœur du problème. Et la pièce maîtresse de ce problème est qu’ils accumulent du capital dans votre dos ; ils le font soit par dépossession, soit par absorption de votre travail ou autre ; la vérité est qu’ils deviennent immensément riches et vous, vous êtes ceux qui vont en souffrir. Cela ne peut pas continuer. Ce que Marx dit en mettant ce miroir sous nos yeux, c’est : « Réagissez ! Voici le problème. Occupez-vous en. Relancez la lutte des classes. » Comment le faire ? C'est une question problématique… mais vous devez le faire. C’est maintenant absolument nécessaire. C’est non seulement une nécessité pour la classe ouvrière mais aussi pour l’humanité.


Notes

[1] Extrait de son cours du 09/11/08. Disponible sur : davidharvey.org. Traduction: Philippe Nadouce.

[2] L’accumulation par dépossession est un concept inventé par David Harvey. Selon lui, les processus d’accumulation primitive du capital ont évolué entre les années 70 et nos jours et sont révélés par trois pratiques capitalistes: 1./ Privatisations et dérégulations gouvernementales. 2./ Création et instrumentalisation des crises (comme par exemple les crise dites de “Profit Squizz” qui, orchestrées par les capitalistes pour briser les mouvements de résistance sociale et la puissance des syndicats, plongent le système dans la déflation. C’est ce qui s’est passé au Royaume-Uni à la fin des années 70 et qui a permis l’élection de Madame Thatcher en mai 1979). 3./ Redistributions inéquitables effectuées par l’état au moyen de taxes, d’impôts, de retours de profits sur investissements, etc.

David Harvey, vous explique Le Capital

David Harvey est professeur à la City University de New-York (CUNY). Pendant 40 ans il a enseigné Marx et son oeuvre "Le Capital". Le cours est disponible sur son site. Vous pouvez le Podcaster gratuitement.
Il comprend 13 conférences d'une heure trente au cours desquelles il analyse page par page la pensée de Marx. Splendide! Unique! Vous avez devant vous une bonne quinzaine d'heures de pure analyse. Bonne écoute!