Un journaliste espagnol me demandait l’autre jour ce que représentait l'union Européenne pour un Français. Vous reconnaîtrez tout de suite le formatage de la question, ou dirais-je, le « préformatage ». Ne voulant pas le vexer, je lui ai répondu par la question suivante : « Pour les Français qui voyagent ou pour ceux qui restent en France ? ». Ce n’était pas tout à fait ce qu’il attendait.
Pour ma part, lui dis-je alors : après avoir voyagé et vécu un quart de siècle en Europe, l’UE est le contraire d’une entéléchie. J’utilise délibérément le terme aristotélicien car c’est le caractère de l’essence même de l’Europe qui m’intéresse ainsi que le concept d’achèvement de celle-ci. En d’autres termes, je lui disais que l’Europe, telle que l’entendent les forces centripètes du marché, n’existe que pour une minorité. Dans le quotidien des Espagnols, des Italiens, des grecs, et des Portugais par exemple, l’Europe est d’abord l’Europe du nord, dirigée par des technocrates. Elle n’existe pas dans leur culture en dehors du marché. Un marché –s’imaginent-ils- qui reproduit à l’échelle continentale ce qu’ils ressentent au niveau national, c’est-à-dire, le carcan des lois politiques et sociales qui ne favorisent qu’une minorité. Pour les pays de l’est, il en va à peu près de même que pour ceux l’Europe du sud, à la différence près qu’ils ont besoin des règles politiques et sociales imposées par Bruxelles pour échapper à celles qui sont les leurs. Le processus de « modernisation » de leurs institutions va bon train et les Polonais, par exemple, retournent déjà en masse dans leur pays.
Pour le membre de l’UE qui voyage un peu plus, l’Europe existe d’abord par la rapidité des voyages entre chaque pays. D’une capitale à une autre –ce qui devient d’un quartier à un autre- il observe le même style de vie imposé par les marchés, les même peurs, les même médias, les mêmes impératifs économiques. Mais dès qu’il entre chez les gens, cette sensation s’estompe, le caractère national reprends ses droits et l’Europe disparaît. La seule présence étrangère est la télévision mais elle égrène les chapelet de la globalisation qui là encore n’a que faire de l’Europe.
Cette personne, ce voyageur, qui ne voit en quelque sorte que par le haut les effets du nivellement des marchés, ne vit l’Europe que parce qu’il passe son temps dans les aéroports. Là encore, c’est d’une présence dont nous parlons. L’Europe est un concept « intermittent ».
Et puis, il y a l’intellectuel européen et avec lui toutes les minorités européennes. Tous ensembles, ils veulent et côtoient une Europe qui n’est plus seulement une imposition inorganique porteuse de « progrès ». Ils défendent une autre idée de la construction européenne et surmontent le paradoxe qui renvoie périodiquement les décideurs de Bruxelles à leurs velléités et à l’imposition d’une constitution détestée par les peuples. Des peuples qui ont coexisté pendant des siècles sur le continent européen et qui se savent unis par leur passé, leurs errances, leurs conflits souvent mortels et leurs échanges culturels.
Être européen ne saurait être un achèvement dans l’unicité mais bien au contraire l’intériorisation de toutes les identités nationales en chacun de nous.
L’Europe : une intermittence. (Opinion)
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