L’exploitation des auteurs sur Internet a-t-elle un poids économique?
Un auteur qui publie et travaille sans rétribution sur Internet est-il « un auteur » ? Si oui, à partir de quand le devient-il et quelle doit être sa déontologie ? Doit-il en avoir une ?
Ce sont les questions auxquelles un directeur de revue électronique m’a « sommé » de répondre après lui avoir envoyé un papier d’analyse sur la crise financière. Ces questions sont d’une importance capitale et je crois savoir qu’elles intéressent de plus en plus les sociologues.
Devant l’immensité de la tâche – une sociologie de la littérature électronique est peut-être sur le point de voir le jour-, je ne peux qu’avouer mon ignorance et m’en remettre à mon expérience en la matière – une dizaine d’années, tout au plus. Je dépose donc ce papier sur la table des sociologues et espère de tout cœur que ce témoignage pourra leur être utile.
Ce texte est une lettre adressée à M. Philip Cesse. Directeur de la Revue Arts Livres et co-fondateur du réseau Fedzine.
" Cher Monsieur Cesse,
C'est avec un très grand intérêt que j'ai lu votre article "Less Information, Better Information". Je vous en remercie mais peut-être auriez-vous pu me le recommander d'une façon moins cavalière. Votre e-mail, tout en négations me semble bien dur et malvenu.
Je m'insurge contre vos accusations (celle de bavard -qui est humiliante- et celle d'irresponsable, qui est insultante), et ce, d'autant plus fortement que j'ai détecté dans votre article les défauts et les excès que vous fustiger par ailleurs! Cette maladresse me dissuada presque de vous contacter – je reçois parfois des lettres naïves et maladroites de lecteurs « en colère » auxquelles je ne réponds pas- mais je dois avouer que vos remarques sur mes « pratiques littéraires » furent au centre de mes préoccupations toute la semaine dernière.
Ce n’est pas la première fois qu’on me les reproche et j’avoue déceler derrière ces différents « rappels à l’ordre », les marques d’une idéologie de "petit fond de commerce", un ton de « reprise en main » qui, au-delà de la gêne qu’ils m’inspirent, sont les preuves tangibles que de nouvelles pratiques cherchent à étendre leur domaine d’action sur la toile.
Vous m’accusez, de ne pas suivre les règles élémentaires de la « Netiquette » (nos amis les sociologues ne manqueront pas de noter sur leur calepin ce néologisme) en publiant le même article sur différents portails. Vous me reprochez aussi de les publier sur mon blog et tout cela parce que, je vous cite, vous êtes « un farouche opposant au bruit » et que « la duplication et la profusion des mêmes textes sur plusieurs sites nous semble contribuer à une moindre lisibilité ».[1]
Vos intentions sont nobles, n’en doutons pas. Cependant votre article a confirmé les soupçons qui m’avaient troublé après lecture de votre e-mail.
Après relecture, en effet, le lecteur est tout d’abord plongé dans une confusion idéologique que nous allons analyser dans un instant puis troublé par des réflexions subjectives telles que « les gens sont bavards ». Réflexion qui, selon vous, expliquerait le foisonnement de textes et d’informations sur Internet. Tout cela n’est pas très sérieux !
Alors, si vous le voulez bien, rentrons dans le vif du sujet : vous vous trompez de bataille idéologique quand vous demandez à un auteur une exclusivité sans contre partie. Toutes vos analyses sur les médias et leur manque d’impartialité sont sans doute vraies mais quel est le rapport entre ces phénomènes globaux du capitalisme post-moderne et le petit monde du troc, je dis bien du « troc », dans lequel des gens comme vous et moi évoluent. Comment pouvez-vous rappeler à l’ordre un auteur qui vous envoie gratuitement ses textes –des textes que par ailleurs vous appréciez assez pour les publier- et que vous exploitez sur votre site en échange de « rien », si ce n’est la possibilité d’être lu par quelques centaines de lecteurs ?
« L'exclusivité » dans le capitalisme post-moderne et au sein du PPA (Cf. Le plan B) est un concept qui est du domaine du luxe. Et le luxe, on le sait, est le fait d'un petit groupe. En vous envoyant mes articles, j'ignorais complètement que je m'adressais à une certaine tyrannie du goût (qui est une des puissances tentaculaires du luxe). Peut-être payez-vous vos auteurs ? En tout cas, vous ne m’avez pas donné un centime quand vous avez repris mon article sur Bill Gates. Je m'etais satisfait de la publication jusqu'au moment ou vous avez rompu le pacte.
Quel prestige peut-on tirer d’être l’auteur exclusif de « Artslivres.com », Monsieur Cesse ?
Savez-vous que les médias payent leurs journalistes ? Et que c’est justement ce petit détail –je veux parler du pouvoir de l’argent- qui fait toute la différence ? Que l’exclusivité que vous réclamez en échange de quelques lecteurs est proportionnelle à la quantité d’argent perçu par celui qui écrit ! Si vous ne donnez pas un centime et très peu de prestige, pourquoi voulez-vous réduire le champ d’action de l’auteur qui, lui, veut être lu par le plus grand nombre ? Cela s’appelle de l’exploitation.
Je reviens au terme « mentalité de petit boutiquier ». Comment pourrais-je nommer autrement votre « diktat » ? J’ai cru comprendre, évidemment, que de publier un papier qui peut être lu sur un autre site –un portail qui, avec beaucoup de guillemets, pourrait être un concurrent- éloigne votre image et celle que vous voulez donner à votre website de celle, très grand public du « Figaro », du « Monde » ou de « Libération ». Vous pensez que cela ne fait pas sérieux. C’est une vision de rédacteur. Mais pour avoir l’air sérieux, il faut s’en donner les moyens !
Contrairement à ce que vous affirmez dans votre article « Less Information, Better Information »[2] Internet n’est pas seulement un objet au service/produit de la « globalisation », c’est aussi un remarquable outil pour les communautés.
Quand il s’est livré à sa critique de la télévision et des médias, Pierre Bourdieu faisait remarquer que bien rares sont les lecteurs qui lisent deux journaux. Les journalistes et un très petits nombres de chercheurs le font, c’est tout. Vos quelques centaines d’habitués, sont comparables aux lecteurs de quotidiens ; ils restent sur leurs « réseaux » (un, deux, trois, peut-être ? Ne confondons pas « surfer » et lire).
Vous comprendrez j’espère pourquoi j’accorde peu de valeur à votre théorie de la moindre lisibilité[3] et pourquoi je vous prends pour un exploiteur. Votre théorie ne vaut pas pour tous les textes. Les droits de l’homme ou la Bible devraient donc avoir une diffusion limitée ? En quoi leur diffusion contribuerait-elle à une moindre lisibilité ? En quoi la diffusion d’un texte, de n’importe quel texte, contribuerait-elle à une moindre lisibilité ? C’est tout simplement absurde. C’est la fonction première du texte que d’être diffusé et lu par le plus grand nombre !
Encore une fois, vous mélangez les concepts. Peut-être vouliez-vous parler de l’overdose d’information stéréotypée qui est déversée en boucle dans les médias et qui contribue à amplifier la propagande néolibérale et la pensée unique ? Si c’est ce à quoi vous vouliez faire allusion, je vous renvoie, entre autres, à Noam Chomsky et à Pierre Bourdieu dont nous parlions, il y a un instant. Abonnez-vous au Plan B, à ACRIMED et au Monde diplomatique. Ces gens-là vous donneront les outils nécessaires pour construire une bonne réflexion.
Enfin, regardons de plus près le terme « Netiquette » derrière lequel vous semblez cacher les meilleures intentions littéraires. Selon l’Association des fournisseurs d’accès à Internet (Afa), c’est « la charte de bonne conduite des acteurs d’Internet ». Après quelques recherches, je me suis aperçu que ce mot était presque exclusivement utilisé par ces fournisseurs. L’éthique dont vous parlez pourrait bien être celle de grandes corporations qui elles sont bien connues pour la nature de leur « bruit »[4].
L’intérêt de notre petit différent me semble d’importance car il révèle la précarité des auteurs qui veulent être lus sur le Net mais qui doivent travailler sans rétribution et quelque fois, faire face à des rédacteurs tyranniques. J’aimerais lancer ici une discussion et j’invite auteurs et rédacteurs du Net à parler de leurs rapports.
Londres, le 23 octobre 2008
[1] L’intégralité de la lettre de M. Cesse :"Bonjour Philippe, j'avais songé à vous écrire voici quelque temps, mais à force de remettre au lendemain...AL lit vos articles relayés dans AxéLibre est ailleurs, et nous vous aurions volontiers comptés parmi nos contributeurs. Mais en tant qu'adeptes de la Netiquette et farouches opposants au "bruit", ( as you speak english, you may want to read my paper on noise & random walk : http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1248 ), nous ne vous avons pas resollicité, vu que vous publiez vos articles sur votre blog, sur AxéLibre ( membre à part entière du réseau Fedzine duquel nous sommes co-fondateur ). En effet, la duplication et la profusion des mêmes textes sur plusieurs sites nous semble au contraire contribuer à une moindre lisibilité. En clair, nous ne prenons plus que des articles exclusifs et dûment argumentés. Bien à vous, Philippe Cesse".
[2] Version anglaise: http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1248
[3] « La duplication et la profusion des mêmes textes sur plusieurs sites nous semble contribuer à une moindre lisibilité » - Philip Cesse in « Less Information, Better Information »
[4] Je profite de ces quelques lignes pour convier les auteurs soumis a toutes sortes d’abus a me contacter (http://www.nadouce.com/) dans le but de créer un groupe de reflexion. Merci

