INTERNATIONALIST APPEAL for the Front de Gauche
Correspondance (Extrait)
L’inaccessible. Voilà un concept qui mérite un peu d’attention, en effet. Rien n’est inaccessible quand la raison l’emporte et qu’elle gouverne. A ce sujet, laisse-moi te raconter une petite anecdote. Il y a des ambitions stupides. En voici une. Un de mes étudiants, veut devenir « l’homme le plus riche du monde ». Carrément. Sans l’ombre d’un doute. Tout droit sorti d’une séance de thérapie de groupe. Il veut détrôner Carlos Slim nous a-t-il dit. Il y croit dur comme fer. Je viens de prendre ma carte du Parti de Gauche. Cent vingt euros. Ma seule réponse. Nous faisons et disons des choses qui sont des tentatives désespérées d’organisation du monde. L’inaccessible est tout aussi enviable que n’importe qu’elle autre aventure intérieure. Mais on ne peut parler de l’inaccessible ou de tout autre quête intérieure sans noblesse. Cet étudiant a le cerveau d’un porc. Il a la bouche d’un porc, l’haleine d’un porc. Je ne lui souhaite qu’une chose, c’est d’aller au bout de sa folie.
Contre le travail (Extrait 1)
Différencier l’homo faber de l’animal laborans. Selon Annah Arendt, une distinction est à faire entre l’œuvre et le travail. L’œuvre, ce qui dure, le travail, l’éphémère, ce qui est consommé pour nos besoins. « Le travail de notre corps et l’œuvre de nos mains » disait Locke. [Second treatise of Civil Government]
Cette confusion est le grand mal de la modernité. Nous ne produisons plus pour l’œuvre. L’homo faber est en déclin. Et même si l’homme travaille à ce qui doit durer, la division du travail, la parcellisation des tâches, réduisent son activité à un simple labeur.
« L’animal laborans n’est en effet qu’une espèce, la plus haute si l’on veut, parmi les espèces animales qui peuplent la terre. » [Arendt. Condition de l’homme moderne]
Si ces extraits de journal pouvaient révéler d’authentiques sentiments, ils dévoileraient la souffrance de l’être conscient de son mal mais matériellement impuissant à s’en défaire. Perdre sa vie à travailler, produire pour ne rien laisser derrière soi, est un effort d’une grande futilité.
« Les idéaux de l’homo faber, fabricateur du monde, la permanence, la stabilité, la durée ont été sacrifiés à l’abondance, idéal de l’animal laborans. » [Arendt. Condition de l’homme moderne]
Le désespoir d’une existence absurde, dont la vitalité est sacrifiée à idéal de l’animal laborans, produire, produire encore, faire les mêmes gestes sans jamais construire, ce désespoir, dis-je, pourrait être supportable s’il n’y avait pas les autres, la multitude. Ceux qui ignorent tout de leur fatum et ne trouvent dans les douleurs de l’exploitation que l’image de leur propre abjection. Ceux pour qui l’avenir est la certitude de s’enfoncer toujours plus profondément dans l’obscurité du labeur, loin de la permanence et du réconfort. Ce sont les damnés de la terre. Ceux-là seuls ont le droit de nous juger, nous, qui les avons poussés à cet immense sacrifice.
Contre le travail... (extrait 2)
« Mériter », «la fierté du travail bien fait », ou encore « l’obéissance » : des sentiments qui tiennent trop souvent de l’ignorance mais aussi de la foi et d’un au-delà du travail. Accepter la gratification qu’ils procurent est une attitude irrationnelle dans l’univers du labeur rémunéré. Une attitude irresponsable à laquelle il faut opposer le mépris du travail, idéal auquel s'oppose l’animal laborans continuellement en lutte pour sa survie.
Mériter la reconnaissance du chef ou de ses pairs c’est aussi accepter l’asservissement à la nécessité. Les plus critiques d’entre nous ont peine à s’avouer en être la proie. Les aveugles s’en tirent à bon compte tant que leur taux de productivité reste élevé. Mais, avouons-le, nous sommes tous prompts à justifier les institutions de l’esclavage, l’arbitraire des tâches à accomplir, les abus de l’autorité, la domesticité, la concurrence, l’exploitation! Selon Aristote les deux qualités qui manquent à l’esclave sont la faculté de délibérer et de décider.
« La fierté du travail bien fait » est une dégradation de l’esclave qui nie sa condition. Réussir une tâche, exalter son dur effort est une apologie du transitoire, une glorification de l’instabilité dans laquelle est plongé le travailleur qui, paradoxalement, en tire une satisfaction. Bien que l’animal laborans se voie perpétuellement privé du sentiment d’achèvement, bien qu’il soit constamment obligé d’accomplir des actes futiles, il est totalement persuadé d’accomplir l’œuvre de l’homo faber. C’est seulement lorsque l’illusion perd de sa force, qu’il est en mesure de voir son aveuglement. C’est alors qu’il dépérit, se sent inutile et parfois se suicide.
L’animal laborans est le jouet de forces dont il est incapable de tirer un profit personnel. Il couvre ses nécessités vitales par le travail mais n’est d’aucune utilité pour l’appareil de production. Pièce interchangeable du travail, il construit son histoire sur l’illusion d’exister pour l’œuvre. Chaque tâche accomplie (exaltation, droit au mérite) est une fausse célébration et un deuil, l’aveu d’une dévotion à la docilité, sans contrepartie.
Les démons de l’aliénation volontaire le poussent à vouloir mériter dans l’hébétement.
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Rentrée 2010
1.
Epoque de plage et de promenades en bicyclette. S’éloigner de l’être contraint par les sommations, les pressions, le rendement…
Alors, qu’ai-je découvert pendant mon repos?
Que nous sommes laids sur les photos souvenirs. Les albums de famille sont des nids à difformité. Les constellations du papier glacé sont belles, elles.
Nous avons besoin de toute urgence d’une cure de laideur… retrouver la laideur de nos rêves… laideur de notre amour, laideur de nos cœurs, laideur de l’esprit, laideur de nos enfants.
2.
Le repos n’apporte pas que des bonnes choses à l’âme en quête de justice. Car, n’est-ce pas, la responsabilité envers autrui est comme un cancer qui ne part pas… « Mais où aller ? »
Partir, se retirer, vivre heureux ? Où aller ?
Toutes les forces revenues cependant, la rage semble plus effilée, infiniment moins prête à la concession… L’épuisement est parfois préférable… L’excès d’énergie et de colère me rendraient fou.
3./ Différencier les problèmes moraux des aveuglements psychologiques. Quels sont les dangers réels ?
La vie à la campagne est l’exemple parfait de l’irrationnel construit autour de la survie. Vivre loin du monde chaotique et effrayant des grande villes m’a toujours semblé impossible… Dans les deux cas, je vis l’enfermement. Est-il absurde d’associer le bien-être à l’enfermement ? Evidemment non. Tout dépend de l’idée que l’on se fait du « vivre », du « mourir », du « conquérir ».
4./ La source de mon angoisse vient de vouloir vivre excessivement le quotidien. Appréhender trop large; nécessité imposée qui cependant devient absurde dès que je m'y arrête. Cet empilement d’instants, de phrases et d’intentions trop sottes pour leur accorder de l'importance.
Ratisser plus court ? Il m’est impossible d'apprécier les limites à partir desquelles il est inutile de se défendre de certains dangers –pour la simple raison qu’ils sont hors de portée.
L'explication d’une telle confusion ? La culpabilité.
Excessive, elle me pousse à prendre en compte ces dangers improbables quand je les mets au conditionnel.
Eva Joly: La force qui nous manque (Information)
A quoi servent les livres d'Eva Joly?
Ses détracteurs diront qu'on ne peut pas appeler cela des livres... "La force qui nous manque" (Editions les Arènes - 2007) encore moins que les autres... ça part dans tous les sens. Ni queue ni tête... pas écrivaine... un brûlot... un tissu de mensonges... la folie des grandeurs, pas si impartiale que ça, etc.
Les passionnés -il y en a- en apprendront plus sur son mari, sa jeunesse, sa famille, ses goûts, etc.
A l'Eléphant, c'est la juge Eva Joly qui nous intéresse. Son témoignage sur les élites françaises et la corruption de la France est essentiel pour le débat social. Beaucoup, hors de l'Hexagone, ont tout de suite compris de quoi il s'agissait. Eva Joly est aujourd'hui conseillère pour la lutte contre la corruption et le blanchiment en Norvège, son pays natal. Grâce à de nombreux appuis en Europe mais aussi en Afrique et aux Etats-unis, elle lutte contre les paradis fiscaux, les multinationales rapaces et les délits financiers.
Découvrez notre Blog-Book La force qui nous manque (cliquez ici), "Petit traité d'énergie et d'orgueil féminin" son troisème best-seller sur les dessous de l'affaire Elf-Total et la dénonciation de la "Françafrique".
Qu'est-ce qu'un Blog-Book?
Nous avons répertorié les affaires, les personnalités, les scandales mentionnés dans ces pages. Nous avons ensuite créé des liens et fourni quelques explications qui vous permettront de vérifier rapidement les tenants et les aboutissants de ce prétendu règlement de compte écrit par la petite juge têtue et courageuse qui s'est heurtée à la raison d'état. Bonne lecture
Etats-Unis: l'inévitable déclin (Information)
Les lobbies américains de la santé et leurs médias ont lancé la semaine dernière une campagne de publicité sur les effets pernicieux de la Sécurité Sociale! Selon le « Conservatives for Patients' Rights” (CPR), les Anglais et les Européens seraient « pris au piège » dans les dédales du système de la santé publique, livrée aux bureaucrates ! Les décisions médicales seraient prises par des comptables, non par des docteurs !
« Alors que notre nation continue le débat sur sa propre réforme du système de santé, les échecs du système anglais devraient pousser les Américains à se poser des questions fondamentales, telle que : qui devrait prendre les décisions médicales –moi, mon docteur ou un conseil gouvernemental ? » demande le CPR.
Ces attaques grotesques contre le fer de lance social des démocraties du vieux continent semblent cependant avoir quelques effets sur une opinion publique terrifiée par les mensonges de l’establishment médical. Les mêmes techniques firent échouer la tentative de réforme lancée par l’administration Clinton il y a 16 ans.
Le directeur de la campagne « Une Sécurité Sociale dès aujourd’hui pour les Etats-Unis », M. Richard Kirsch a déclaré : « Ceux qui font beaucoup d’argent sur le dos du système de santé actuel font tout ce qu’ils peuvent pour épouvanter les gens au sujet de la Sécurité Sociale pour tous »[1]
Pour plus d’informations sur les signes de l’inévitable déclin des USA, consultez notre bibliographie sur la bande latérale.
[1] “The Guardian Online” : “US health lobby: reform could make us as bad as the NHS” – 14 août 2009
La fin tragique de M. Ian Tomlinson (Information)
La fin tragique de M. Ian Tomlinson lors des manifestations du G20 en avril 2009, a secoué l’opinion publique anglaise.
Ce vendeur de journaux rondelet, âgé de 47 ans, se rendait à son travail, le 1er avril 2009, quand il fut sans raison violemment interpelé par les policiers du TSG (Territorial Support Group). Il mourut quelques minutes plus tard devant les portes de la Banque d’Angleterre. Les autorités déclarèrent aussitôt qu’il était mort d’une crise cardiaque. Très rapidement les vidéos amateurs prises sur les lieux montrèrent la totale gratuité de l’attaque contre cet homme qui marchait les mains dans les poches et que le hasard avait placé entre un groupe de manifestants et les forces de l’ordre.
Le journal anglais « The Guardian » dévoila le 6 août 2009 le calvaire vécut par la veuve et le fils de M. Tomlinson. Au cours d’une interview du journaliste Paul Lewis, Mme Julia Tomlinson et son fils Paul firent part de leur colère et de leur frustration. Ils accusèrent la police anglaise d’avoir tout fait pour les empêcher d’éclaircir les circonstances de la mort de Ian. Ils ne purent voir son corps que 6 jours après sa mort. La police de la Ville de Londres, de Scotland Yard et de la commission indépendante de la police (IPCC) firent pression sur la famille pour que celle-ci renonce à en savoir plus. Après l’annonce par l’IPCC de la fin de son enquête, Madame Tomlinson a déclaré que l’investigation avait été bâclée et que la police lui avait menti. Elle croyait que son mari était mort d’une crise cardiaque alors que l’autopsie avait démontré qu’une hémorragie interne avait provoqué le décès.
Lire le "Capital" avec David Harvey
A l’issue de son cours sur la lecture et l’analyse du premier tome du « Capital » de Karl Marx, David Harvey professeur d’anthropologie à l’Université de New-York (CUNY), s’interroge sur le travail qu’il nous appartient de faire aujourd’hui sur les découvertes du philosophe allemand pour ensuite les étendre à d’autres espaces de la pensée politique et sociale.
David Harvey [1] :
« J’ai beaucoup travaillé sur des questions d’urbanisation […] et de développement géographique qui sont, je pense, des questions cruciales… C’est un projet intellectuel qui découle de tout cela, qui est d’essayer de prendre les méthodes de Marx, de prendre ses découvertes et de les projeter sur différents terrains et tout en faisant cela, faire ce que Marx lui-même aurait fait, c’est-à-dire, revenir sur ses pas et conceptualiser différemment les mécanismes de base qu’il avait utilisés au tout début. Il y a donc un projet intellectuel sur lequel il est, en fait, passionnant de travailler… et qui est révélateur… Je pense, par exemple, que je comprends aujourd’hui beaucoup mieux comment fonctionne l’expansion urbaine et ce qui se passe dans les villes après avoir travaillé de la sorte pendant les 15, 20 dernières années. Mais il y a un second projet, qui est un projet politique qui est que […] nous devons faire face aujourd’hui à de graves problèmes et, ce que Marx fait, c’est de lever un miroir devant nos yeux pour nous inciter à commencer à penser immédiatement à de nouveaux modes d’action. Et je pense que c’est le moment de reprendre le terme fondamental de l’analyse marxiste, qui est la notion de lutte de classe, pour la remettre au premier plan.
Politiquement, un des problèmes auquel nous avons dû faire face pendant les trente dernières années est que les gens pensent que les classes n’existent pas ou que la lutte des classes est hors de propos. Sur ce plan, ce que fait Marx, c’est de nous dire que, politiquement, vous n’irez nulle part –pris dans l'engrenage du système-, tant que vous n’aurez pas décidé de vous engager dans une lutte de classes.
Ce que nous devons faire c’est de comprendre ce que cela peut vouloir dire. Je pense que Marx lui-même, à l’époque, dans ces écrits, n’était pas très sûr de ce que cela pouvait vouloir dire. Mais l’action politique révèle alors, -c’est ce qu’il nous a légué- qu’il est nécessaire de participer, qu’il est nécessaire de s’engager. Même si vous ne connaissez pas toutes les théories, même si vous ne connaissez rien, vous connaissez assez de choses sur les dynamiques du système et vous savez que la question de la lutte des classes est fondamentale. Les gens vous diront immédiatement : « Vous essayez de réduire la question de Nature à la lutte des classes ou vous essayez de réduire les questions de sexualité, de genre, de race, etc. à des questions de classes ». Et je pense que la réponse est non. Ce n’est pas du tout ce qu'il se passe. Il y a des luttes qui sont de premières importances et que l’on doit mener coûte que coûte. Mais regardons la crise des subprimes et voyons de quelle façon elle affecte un grand nombre de personnes. Très sévère parmi les Afro-américains, très sévère parmi les femmes, chez les femmes touchant de bas salaires; c’est un phénomène de classe. […]
Ce que nous devons faire c’est apprendre à ne pas redouter le mot « classe ». Je pense que nous devenons nerveux quand on parle de classe. Mais il y a pourtant une excellent raison de s’énerver quand on parle de classe car, idéologiquement, la classe capitaliste, qui est très facile à définir aujourd’hui, ne veut pas que nous pensions aux classes. […] La chose que la bourgeoise veut vous empêcher de faire – et c’est ce que Marx veut vous enseigner idéologiquement- la chose dont la bourgeoisie ne veut pas que vous parliez est une chose qu’elle défend bec et ongles: tout d’abord, il est très difficile de savoir où est le capital. Nous avons des informations sur tout le reste. Ils ont beaucoup d’informations sur nous, sur où on va, ce que nous faisons, etc. Avons-nous les moyens de savoir où est leur argent ? Ils disent toujours : « Non. Non, nous n’avons pas les moyens de le savoir ! » Mais ce que les lois antiterroristes ont dévoilé est qu’ils auraient pu trouver d’où venait les capitaux s’ils l’avaient voulu. Ils ne veulent pas savoir! C’est la chose qui nous est cachée. Ils nous cachent d’où viennent et où vont les capitaux. Ils nous cachent aussi beaucoup d’informations sur le pouvoir capitaliste qui est un pouvoir de classe et la façon dont il fonctionne. Et tout cela parce que quelqu’un forcément s’opposerait à eux par la lutte des classes. Ils sont terrorisés par l’idée de lutte des classes.[…]
Ce que Marx nous enseigne c’est que nous devons affronter le problème. Alors maintenant, comment allons-nous le faire ? C’est une question problématique. Un des problèmes que j’ai essayé de résoudre est que lorsqu’il existe une lutte autour du problème de l’accumulation primitive de capital et de l’accumulation par dépossession [2], les injustices engendrées doivent se résoudre au moyen de luttes sur les lieux de travail. Cela n’est pas toujours facile à faire. Mais il se trouve que maintenant, une inquiétude énorme entoure le problème de l’accumulation par dépossession. Et parfois, les mouvements ouvriers traditionnels ne veulent pas en entendre parler. Le capital quant à lui, ne veut pas entendre parler des mouvements ouvriers. Les dissensions qui existent autour de la question de la dépossession nous fait politiquement un très grand tort. Et je pense que Marx est très clair là-dessus, vous devez affronter ce qui est au cœur du problème. Et la pièce maîtresse de ce problème est qu’ils accumulent du capital dans votre dos ; ils le font soit par dépossession, soit par absorption de votre travail ou autre ; la vérité est qu’ils deviennent immensément riches et vous, vous êtes ceux qui vont en souffrir. Cela ne peut pas continuer. Ce que Marx dit en mettant ce miroir sous nos yeux, c’est : « Réagissez ! Voici le problème. Occupez-vous en. Relancez la lutte des classes. » Comment le faire ? C'est une question problématique… mais vous devez le faire. C’est maintenant absolument nécessaire. C’est non seulement une nécessité pour la classe ouvrière mais aussi pour l’humanité.
Notes
[1] Extrait de son cours du 09/11/08. Disponible sur : davidharvey.org. Traduction: Philippe Nadouce.
[2] L’accumulation par dépossession est un concept inventé par David Harvey. Selon lui, les processus d’accumulation primitive du capital ont évolué entre les années 70 et nos jours et sont révélés par trois pratiques capitalistes: 1./ Privatisations et dérégulations gouvernementales. 2./ Création et instrumentalisation des crises (comme par exemple les crise dites de “Profit Squizz” qui, orchestrées par les capitalistes pour briser les mouvements de résistance sociale et la puissance des syndicats, plongent le système dans la déflation. C’est ce qui s’est passé au Royaume-Uni à la fin des années 70 et qui a permis l’élection de Madame Thatcher en mai 1979). 3./ Redistributions inéquitables effectuées par l’état au moyen de taxes, d’impôts, de retours de profits sur investissements, etc.
David Harvey, vous explique Le Capital
David Harvey est professeur à la City University de New-York (CUNY). Pendant 40 ans il a enseigné Marx et son oeuvre "Le Capital". Le cours est disponible sur son site. Vous pouvez le Podcaster gratuitement.
Il comprend 13 conférences d'une heure trente au cours desquelles il analyse page par page la pensée de Marx. Splendide! Unique! Vous avez devant vous une bonne quinzaine d'heures de pure analyse. Bonne écoute!
Ce blog est-il antisémite? (Opinion)
"Accuser de judéophobie quiconque critique la politique du gouvernement israélien, c’est non seulement se livrer à un chantage inacceptable, mais aussi alimenter le mal qu’on prétend combattre..."
Dominique vidal
Vous désirez vous faire une idée sur le conflit israélo-palestinien? Lisez la prose qui suit. L'auteur? Kurdi Bear, un réserviste israélien... Bien évidemment, on ne manquera pas de nous accuser de voir les choses par le petit bout de la lorgnette... Mais quelle vue!
« Les choses sérieuses ont commencé le jour où treize de nos soldats ont été tués dans cette ruelle dans le camp de réfugié de Jénine.
Quand ils nous ont amenés, je savais que personne ne voulait travailler avec moi. Ils avaient peur d’être avec moi dans le bull. Non seulement j’avais une réputation de fouteur de merde, mais aussi d’un gars qui n’a peur de rien, et là il ont raison. Je n’ai vraiment peur de rien. Ils savaient que je n’avais peur de rien, que j’en ai rien à foutre, et que je peux aller n’importe où, sans poser de questions. Une fois, à Jénine, j’ai abandonné le char qui nous suivait partout. Je voulais faire le tour du camp, voir ce qui se passait. Gadi, l’autre conducteur qui était avec moi, a failli tomber dans les pommes. Il est devenu dingue : « fais demi-tour », il criait, « on n’a pas d’escorte ! » Mais il fallait que je connaisse les lieux mieux que ça, que je trouve une sortie, juste au cas où on en aurait besoin. Je n’avais pas peur de mourir. Au moins, j’avais une assurance ; ça aurait aidé ma famille.
Quand on est arrivé au camp, le D-9 étaient déjà là. On les avait fait venir de Naplouse. J’ai eu le gros D-9L, avec mon partenaire le Yéménite. La première chose que j’ai faite, ça a été d’attacher le drapeau de l’équipe du Bétar . Je l’avais préparé à l’avance. Je voulais que ma famille puisse l’identifier. J’ai dit à ma famille et aux enfants : « Vous verrez mon bull à la télé. Quand vous verrez le drapeau du Bétar, ça sera moi ». Et c’est excatement ce qui s’est passé.
Le Bétar, c’est un truc dans mon cerveau. Je peux pas l’expliquer autrement. Après ma famille, c’est le plus important dans ma vie, et le seul truc qui puisse me tuer. A Jénine, je n’ai pas eu peur une seconde, mais depuis six mois je ne peux plus aller aux matches du Bétar. Le suspense me tue, et j’ai tout le temps peur d’avoir une crise cardiaque. Des fois, je suis capable de faire le tour de Teddy [principal stade de Jérusalem] avec un billet pour le match à la main et je ne peux pas entrer.
Alors maintenant, vous comprenez pourquoi le drapeau du Bétar était sur mon bull à Jénine. Quelqu’un m’a dit que mon commandant voulait l’enlever, mais pas question. Si on m’avait demandé mon avis, il y aurait un drapeau du Bétar au sommet de la mosquée du camp.
Il a fait beaucoup de bruit, mon drapeau. Les soldats de la Golani étaient stupéfaits. « T’as ramené le Bétar ici », ils m’ont dit. Et je leur ai dit : « Je vais faire un stade Teddy ici, ne vous en faites pas. »
A la radio, ils voulaient m’appeler Moshe Bear, mais j’ai insisté pour Kurdi. J’ai dit aux Golanis : « Moi c’est Kurdi, et je me répondrai pas si vous m’appelez par un autre nom. » C’est comme ça qu’est né Kurdi Bear. C’est mon nom et je suis tétu.
Au moment où je suis entré dans le camp avec le bull, quelque chose s’est passé dans ma tête. Je suis devenu dingue. Tout le desespoir causé par ma situation personnelle a disparu, juste comme ça. Tout ce qui restait, c’était la colère de ce qui était arrivé à nos gars. Encore maintenant, je suis convaincu, comme nous tous, que si
on nous avait laissés entrer dans le camp plus tôt, avec toute notre puissance, vingt-quatre soldat n’auraient pas été tué dans le camp.
Avec la première mission qu’on m’a donnée, d’ouvrir une artère dans le camp, j’ai compris quel genre d’enfer c’était.
Ma première mission, volontaire, c’était d’amener à manger aux soldats. On m’a dit : « La seule façon d’amener de la nourriture là-bas, c’est d’y aller avec le D-9 ». Il n’ont pas mangé depuis deux jours. On ne pouvait pas mettre le nez dehors. J’ai rempli le bull à ras bord, et je l’ai conduit jusqu’à la porte de leur poste, pour qu’ils n’aient pas à faire un pas en dehors de leur abri. Un pas, c’était assez pour perdre un bras ou une jambe.
On ne pouvait pas savoir où se trouvaient les charges. Ils [les combattants palestiniens] faisaient des trous dans le sol et ils mettaient des charges. Mêmes les murs des maisons. Il suffisait de les toucher, et ils sautaient. Ou bien ils vous tiraient dessus quand vous entriez. Il y avait des charges dans les rues, sous le sol, entre les murs. A chaque fois qu’on perçait un trou, quelque chose sautait. J’ai vue une cage à oiseaux sauter dans une animalerie, en ouvrant un passage. J’étais désolé pour les oiseaux. Ils mettaient des charges partout.
Vous savez comment j’ai tenu soixante-quinze heures ? Je ne suis pas descendu du bull. Je n’avais pas de problèmes de fatigue, parce que je buvais du whisky tout le temps. J’avais toujours une bouteille dans le bull. Je les avais mises dans mon sac à l’avance. Tout le monde emportait des vêtements, mais moi je savais ce qui m’attendait là-bas, alors j’ai emmené du whisky et de quoi grignoter.
Qu’est-ce que ça veut dire « ouvrir un chemin » ? Vous rasez des bâtiments. Des deux côtés. Il n’y a pas d’autre manière, parce que le bull était beaucoup plus large que les ruelles. Mais je ne cherche pas d’excuses ou quoi que ce soit. Il faut les raser. J’en avais rien à foutre de démolir leurs maisons, parce que ça sauvait les vies de nos soldats. J’ai travaillé là où nos soldats ont été masssacrés. Ils n’ont pas dit toute la vérité sur ce qui s’est passé. Ils avaient percés des trous dans les murs, pour passer les canons des fusils. Celui qui échappait aux charges étaient abattus à travers ces trous.
Je n’avais de pitié pour personne. J’aurais rasé n’importe qui avec le D-9, juste pour que nos soldats ne soient pas exposés au danger. C’est ce que je leur ai dit. J’avais peur pour nos soldats. Vous pouviez les voir dormir ensemble, quarante soldats dans une maison bondée. Mon cœur saignait pour eux. C’est pour ça que j’en n’avait rien à foutre de démolir toutes ces maisons –et j’en ai abattu beaucoup. A la fin, j’ai construit le stade de foot « Teddy » là.
Difficile ? Pas du tout. Vous plaisantez. Je voulais tout détruire. J’ai supplié les officiers, à la radio, de me laisser abattre le tout ; du haut en bas. De tout niveler. Personne n’a refusé un ordre d’abattre une maison. Pas question. Quand on me disait d’abattre une maison, j’en profitais pour en abattre d’autres ; par parce que je voulais, mais quand on vous ordonne d’abattre une maison, il y en a quelques autres qui gênent, alors on ne peut pas faire autrement. J’aurais dû le faire même si je n’avais pas voulu. Elles étaient sur ma route. Si je devais abattre une maison, que l’enfer ou les eaux s’en mêlent, je le faisais. Et, croyez-moi, on n’en a pas abattu assez. Tout le camp était parsemé de charges explosives. En fait, ça a sauvé la vie des Palestiniens eux-mêmes, parce que s’ils étaient revenus chez eux, ils auraient sauté.
Beaucoup de gens étaient dans les maisons que nous devions démolir. Je n’ai pas vu, de mes yeux, quelqu’un mourir sous la lame du D-9. Et je n’ai pas vu de maison s’effondrer sur des gens vivants. Mais, si c’était le cas, je m’en foutrais. Je suis persuadé que des gens sont morts dans ces maisons, mais c’était difficile à voir parce qu’il y avait beaucoup de poussière partout et qu’on travaillait beaucoup la nuit. J’étais content à chaque maison détruite, parce que je savais que ça ne les dérangeait pas de mourir, mais qu’ils tiennent à leur maison. Si vous abattez une maison, vous enterrez quarante ou cinquante personnes pour des générations. Je ne suis désolé de rien, sinon de n’avoir pas rasé tout le camp.
Je ne me suis pas arrêté un instant. Même quand on avait une pause de deux heures, j’insistais pour continuer. Je préparais une rampe, pour détruire un immeuble de quatre étages. Une fois j’ai tourné brutalement à droite, et tout un mur est tombé. D’un seul coup, j’ai entendu crier à la radio : « Kurdi, fais gaffe, c’est nous ! » Il se trouve qu’il y avait des gars à nous à l’intérieur, et ils avaient oublié de me prévenir.
J’ai eu beaucoup de satisfaction. J’ai vraiment eu du bon temps. Je me souviens avoir tiré un mur d’un immeuble de quatre étages. Il est tombé sur mon D-9. Mon partenaire me hurlait de faire marche arrière, mais j’ai laissé le mur nous tomber dessus. On dégageait les côtés des bâtiments, et puis on les percutait. Si c’était trop dur, on demandait à un char de tirer un obus.
Je ne pouvais pas m’arrêter. Je voulais travailler et travailler encore. Il y avait cet officier des Golanis qui nous donnait des ordres par radio. Je le rendais fou. Je n’arrêtais pas de demander encore et encore d’autres missions. »
Engagement politique: mode d'emploi. (Information)
Harold Pinter n'est plus... Alors, lisons-le. Reprenons son discours du Nobel. (Cliquez ici)
Les autres Madoff... (Information)
Le cas Madoff et ses 50 milliards de dollars de fraude ont-ils balayé nos derniers doutes sur la nature du pouvoir détenu par les Maîtres du Monde ?
Les Golden boys de Wall Street, de la City et de Hong-Kong, les cerveaux de la finance, les petits génies du banking à qui les institutions financières les plus prestigieuses offraient des premiers salaires de 60.000 dollars par an et la promesse de bonus faramineux, nos ministres des finances qui ne juraient que par eux, ces alchimistes des temps modernes qui transformaient en or tout ce qu’ils touchaient et promettaient l’opulence à tous les convertis, se révèlent être aujourd’hui de simples escrocs qui, loin d’utiliser des formules miracles, faisaient du plus vieux métier du monde, l’abus de confiance, la base de leur système.
Les experts se cassaient la tête en ce début de semaine de Noël 2008 pour comprendre comment cela avait pu arriver. Encore une fois, les mieux formés pour anticiper nos malheurs s’étaient couverts de ridicule en apprenant par la presse qu’un empire s’était évaporé en une nuit !
Et quel empire ! Bernard L. Madoff Investment Securities LLC, étaient une des superstars de la sphère financière globale. Ses patrons se targuaient d’avoir payé des bénéfices supérieurs à 8% par an pendant 72 mois consécutifs. Un record ! Son fondateur et PDG, Bernard Madoff, élevé au rang de gourou, pouvait se permettre de refuser les investisseurs les plus fortunés de la planète (1). Madoff avait gagné ses lettres de noblesse à la tête du Nasdaq au début des années 90, le marché électronique des actions aux États-Unis. Il tenait depuis le haut du pavé de la finance après avoir eu la brillante idée de mettre les nouvelles technologies au service des places financières. Les hommes d’affaires les plus méfiants, les institutions les plus pointilleuses lui avaient confié des sommes colossales. Bernard Madoff avait la réputation de représenter l’essence de Wall Street (2).
Devant le nombre d’institutions de contrôle et de régulation bluffées par notre homme, devant l’incapacité de ses pairs, et des sociétés d’audit à déceler la moindre irrégularité dans ses comptes, on est en droit de rejeter en bloc les concepts qui se nichent derrière la phrase, Et pourtant, il a réussi à tromper tout le monde, que l’on a pu lire sur les manchettes des journaux les plus respectables du monde capitalistes.
Il semblerait que des questions d’un tout autre intérêt nous viendraient à l’esprit en avançant l’improbable : Bernard Madoff n’a trompé personne.
La première d’entre elles est posée par Thomas L. Friedman, journaliste au New York Times dans sa colonne du 20 décembre 2008 : Jusqu’où va la corruption des États-Unis ? Et la première question posée, d’autres montent inévitablement au créneau. Celle-ci par exemple : Comment est-il possible que des firmes comme Bear Stearns, Lehman Brothers, Northern Rock, Fanny, Freddy et AIG ne soient pas du tout ce qu’elles disaient être ?
Pour répondre à cette question, il nous faut remonter l’histoire jusqu’en 1919, à l’époque où M. Carlos Ponzi (1882-1949), un immigré italien, ruina 20.000 personnes aux Etats-Unis et empocha la coquette somme de 9 millions de dollars. Son procédé était simple et pris bientôt son nom : la pyramide Ponzi. Il s’agissait de promettre à des investisseurs ou des particuliers fortunés le double des sommes qu’ils avaient prêtées et ceci en moins de trois mois ! Ces retours faramineux étaient payés par l’argent de milliers de nouveaux clients à qui Ponzi avait promis la même chose mais qui hélas, n’eurent pas la chance des premiers prêteurs qui surent se retirer à temps et qui eux firent des très bonnes affaires. Les derniers arrivés perdirent la totalité des sommes qu’ils avaient investies.
C’est à peu de chose prêt le procédé que Bernard Madoff, l’homme qui incarnait l’essence de Wall Street, utilisa pour sa propre pyramide qui, de par ses proportions gigantesques, 50 milliards de dollars, rappelons-le, devrait être sous peu rebaptisée pyramide Madoff.
Afin d’étayer son raisonnement sur la pourriture des fondements de l’économie américaine, Thomas Friedman, notre journaliste du New York Times, nous fait part d’une certitude. Le plan Ponzi de l’illusionniste Madoff semble être l’infime partie d’un plan du même nom mais tout à fait légal celui-ci, mis en œuvre par Wall Street et soutenu par les administrations Clinton et Bush père et fils. Un plan alimenté par des crédits bon marché, des principes moraux discutables et beaucoup d’avarice. Friedman continue : En effet, quel nom donner au fait d’offrir sans contrainte à un travailleur qui ne gagne que 10.000 euros par an, une hypothèque qu’il ne commencera à payer que deux ans plus tard pour lui permettre d’acheter une maison d’une valeur de 550.000 euros ?, pour ensuite l‘inclure avec cent autres hypothèques de même nature dans des bonds vendus aux banques et à des fonds de pensions appartenant à des particuliers ? C’est ce que faisait notre système financier. Si ce n’est une pyramide Ponzi, qu’est-ce que c’est ?
Le raisonnement est imparable et ouvre une nouvelle brèche dans la coque déjà très endommagée du laisser-faire que personne ou presque ne remettait en question il y a encore un an. Depuis, la quasi-totalité de l’industrie financière anglo-saxonne, a été nationalisée. La tempête fait rage et chaque nouvelle vague de nationalisation — l’industrie automobile américaine semble être la prochaine sur la liste ; General Motors, qui l’eût cru ! —, nous donne de plus en plus de mal à distinguer nos économies de celles de pays communistes comme la Chine. Les experts — encore eux — nous disent maintenant que la crise sera beaucoup plus dure en 2009. Après la banque, la finance, la construction, et l’automobile, quel sera le prochain secteur à tomber dans l’escarcelle du contribuable ? Et combien de pyramides Ponzi nos escrocs de la finance vont-ils sortir de leur manche ?
Combien de temps encore avant que l’on ose se dire que le capitalisme moderne de Thatcher, Reagan, Blair, Bush et compagnie à rendu l’âme ? Et surtout, qui aura le courage de nommer ce qui va succéder au néolibéralisme ?
(1) In El Pais, Dimanche 21 décembre 2008, Este tipo estafo al universo de Francsico Peregil.(2) Phrase de l’avocat d’affaire Ross B. Intelisano, in Treason in Palm Beach de Ian Urbina. New York Times.
le 31/12/2008
Obama président! (Information)
Barack Obama a écrasé son rival M. Mac Cain ! Les Républicains ne sont pas prêts d’avaler la pilule. Les moins extrémistes déclarent sans sourciller que l’Amérique va devenir un état socialiste. Les Démocrates fêtent le changement...
Le changement ? M. Obama l’a déclaré juste après son élection : « Si quelqu’un doute encore qu’en Amérique tout est possible ; se demande si le rêve des pères fondateurs existe encore aujourd’hui et remet en question le pouvoir de notre démocratie, il en a ce soir la réponse ».
Mais au-delà des phrases ronflantes sur la démocratie, la liberté et l’unification, quel est précisément le programme de M. Obama ? Et si changement il y a, de quelle nature sera-t-il ?
Pendant toute cette semaine nous vous invitons a suivre les débats passionnants de « Democracy now » et d’autres médias indépendants qui, dans l’ensemble, sont beaucoup moins optimistes que les foules démocrates en délire.
Au bon beurre… (Opinion)
Un auteur qui publie et travaille sans rétribution sur Internet est-il « un auteur » ? Si oui, à partir de quand le devient-il et quelle doit être sa déontologie ? Doit-il en avoir une ?
Ce sont les questions auxquelles un directeur de revue électronique m’a « sommé » de répondre après lui avoir envoyé un papier d’analyse sur la crise financière. Ces questions sont d’une importance capitale et je crois savoir qu’elles intéressent de plus en plus les sociologues.
Devant l’immensité de la tâche – une sociologie de la littérature électronique est peut-être sur le point de voir le jour-, je ne peux qu’avouer mon ignorance et m’en remettre à mon expérience en la matière – une dizaine d’années, tout au plus. Je dépose donc ce papier sur la table des sociologues et espère de tout cœur que ce témoignage pourra leur être utile.
Ce texte est une lettre adressée à M. Philip Cesse. Directeur de la Revue Arts Livres et co-fondateur du réseau Fedzine.
" Cher Monsieur Cesse,
C'est avec un très grand intérêt que j'ai lu votre article "Less Information, Better Information". Je vous en remercie mais peut-être auriez-vous pu me le recommander d'une façon moins cavalière. Votre e-mail, tout en négations me semble bien dur et malvenu.
Je m'insurge contre vos accusations (celle de bavard -qui est humiliante- et celle d'irresponsable, qui est insultante), et ce, d'autant plus fortement que j'ai détecté dans votre article les défauts et les excès que vous fustiger par ailleurs! Cette maladresse me dissuada presque de vous contacter – je reçois parfois des lettres naïves et maladroites de lecteurs « en colère » auxquelles je ne réponds pas- mais je dois avouer que vos remarques sur mes « pratiques littéraires » furent au centre de mes préoccupations toute la semaine dernière.
Ce n’est pas la première fois qu’on me les reproche et j’avoue déceler derrière ces différents « rappels à l’ordre », les marques d’une idéologie de "petit fond de commerce", un ton de « reprise en main » qui, au-delà de la gêne qu’ils m’inspirent, sont les preuves tangibles que de nouvelles pratiques cherchent à étendre leur domaine d’action sur la toile.
Vous m’accusez, de ne pas suivre les règles élémentaires de la « Netiquette » (nos amis les sociologues ne manqueront pas de noter sur leur calepin ce néologisme) en publiant le même article sur différents portails. Vous me reprochez aussi de les publier sur mon blog et tout cela parce que, je vous cite, vous êtes « un farouche opposant au bruit » et que « la duplication et la profusion des mêmes textes sur plusieurs sites nous semble contribuer à une moindre lisibilité ».[1]
Vos intentions sont nobles, n’en doutons pas. Cependant votre article a confirmé les soupçons qui m’avaient troublé après lecture de votre e-mail.
Après relecture, en effet, le lecteur est tout d’abord plongé dans une confusion idéologique que nous allons analyser dans un instant puis troublé par des réflexions subjectives telles que « les gens sont bavards ». Réflexion qui, selon vous, expliquerait le foisonnement de textes et d’informations sur Internet. Tout cela n’est pas très sérieux !
Alors, si vous le voulez bien, rentrons dans le vif du sujet : vous vous trompez de bataille idéologique quand vous demandez à un auteur une exclusivité sans contre partie. Toutes vos analyses sur les médias et leur manque d’impartialité sont sans doute vraies mais quel est le rapport entre ces phénomènes globaux du capitalisme post-moderne et le petit monde du troc, je dis bien du « troc », dans lequel des gens comme vous et moi évoluent. Comment pouvez-vous rappeler à l’ordre un auteur qui vous envoie gratuitement ses textes –des textes que par ailleurs vous appréciez assez pour les publier- et que vous exploitez sur votre site en échange de « rien », si ce n’est la possibilité d’être lu par quelques centaines de lecteurs ?
« L'exclusivité » dans le capitalisme post-moderne et au sein du PPA (Cf. Le plan B) est un concept qui est du domaine du luxe. Et le luxe, on le sait, est le fait d'un petit groupe. En vous envoyant mes articles, j'ignorais complètement que je m'adressais à une certaine tyrannie du goût (qui est une des puissances tentaculaires du luxe). Peut-être payez-vous vos auteurs ? En tout cas, vous ne m’avez pas donné un centime quand vous avez repris mon article sur Bill Gates. Je m'etais satisfait de la publication jusqu'au moment ou vous avez rompu le pacte.
Quel prestige peut-on tirer d’être l’auteur exclusif de « Artslivres.com », Monsieur Cesse ?
Savez-vous que les médias payent leurs journalistes ? Et que c’est justement ce petit détail –je veux parler du pouvoir de l’argent- qui fait toute la différence ? Que l’exclusivité que vous réclamez en échange de quelques lecteurs est proportionnelle à la quantité d’argent perçu par celui qui écrit ! Si vous ne donnez pas un centime et très peu de prestige, pourquoi voulez-vous réduire le champ d’action de l’auteur qui, lui, veut être lu par le plus grand nombre ? Cela s’appelle de l’exploitation.
Je reviens au terme « mentalité de petit boutiquier ». Comment pourrais-je nommer autrement votre « diktat » ? J’ai cru comprendre, évidemment, que de publier un papier qui peut être lu sur un autre site –un portail qui, avec beaucoup de guillemets, pourrait être un concurrent- éloigne votre image et celle que vous voulez donner à votre website de celle, très grand public du « Figaro », du « Monde » ou de « Libération ». Vous pensez que cela ne fait pas sérieux. C’est une vision de rédacteur. Mais pour avoir l’air sérieux, il faut s’en donner les moyens !
Contrairement à ce que vous affirmez dans votre article « Less Information, Better Information »[2] Internet n’est pas seulement un objet au service/produit de la « globalisation », c’est aussi un remarquable outil pour les communautés.
Quand il s’est livré à sa critique de la télévision et des médias, Pierre Bourdieu faisait remarquer que bien rares sont les lecteurs qui lisent deux journaux. Les journalistes et un très petits nombres de chercheurs le font, c’est tout. Vos quelques centaines d’habitués, sont comparables aux lecteurs de quotidiens ; ils restent sur leurs « réseaux » (un, deux, trois, peut-être ? Ne confondons pas « surfer » et lire).
Vous comprendrez j’espère pourquoi j’accorde peu de valeur à votre théorie de la moindre lisibilité[3] et pourquoi je vous prends pour un exploiteur. Votre théorie ne vaut pas pour tous les textes. Les droits de l’homme ou la Bible devraient donc avoir une diffusion limitée ? En quoi leur diffusion contribuerait-elle à une moindre lisibilité ? En quoi la diffusion d’un texte, de n’importe quel texte, contribuerait-elle à une moindre lisibilité ? C’est tout simplement absurde. C’est la fonction première du texte que d’être diffusé et lu par le plus grand nombre !
Encore une fois, vous mélangez les concepts. Peut-être vouliez-vous parler de l’overdose d’information stéréotypée qui est déversée en boucle dans les médias et qui contribue à amplifier la propagande néolibérale et la pensée unique ? Si c’est ce à quoi vous vouliez faire allusion, je vous renvoie, entre autres, à Noam Chomsky et à Pierre Bourdieu dont nous parlions, il y a un instant. Abonnez-vous au Plan B, à ACRIMED et au Monde diplomatique. Ces gens-là vous donneront les outils nécessaires pour construire une bonne réflexion.
Enfin, regardons de plus près le terme « Netiquette » derrière lequel vous semblez cacher les meilleures intentions littéraires. Selon l’Association des fournisseurs d’accès à Internet (Afa), c’est « la charte de bonne conduite des acteurs d’Internet ». Après quelques recherches, je me suis aperçu que ce mot était presque exclusivement utilisé par ces fournisseurs. L’éthique dont vous parlez pourrait bien être celle de grandes corporations qui elles sont bien connues pour la nature de leur « bruit »[4].
L’intérêt de notre petit différent me semble d’importance car il révèle la précarité des auteurs qui veulent être lus sur le Net mais qui doivent travailler sans rétribution et quelque fois, faire face à des rédacteurs tyranniques. J’aimerais lancer ici une discussion et j’invite auteurs et rédacteurs du Net à parler de leurs rapports.
Londres, le 23 octobre 2008
[1] L’intégralité de la lettre de M. Cesse :"Bonjour Philippe, j'avais songé à vous écrire voici quelque temps, mais à force de remettre au lendemain...AL lit vos articles relayés dans AxéLibre est ailleurs, et nous vous aurions volontiers comptés parmi nos contributeurs. Mais en tant qu'adeptes de la Netiquette et farouches opposants au "bruit", ( as you speak english, you may want to read my paper on noise & random walk : http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1248 ), nous ne vous avons pas resollicité, vu que vous publiez vos articles sur votre blog, sur AxéLibre ( membre à part entière du réseau Fedzine duquel nous sommes co-fondateur ). En effet, la duplication et la profusion des mêmes textes sur plusieurs sites nous semble au contraire contribuer à une moindre lisibilité. En clair, nous ne prenons plus que des articles exclusifs et dûment argumentés. Bien à vous, Philippe Cesse".
[2] Version anglaise: http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1248
[3] « La duplication et la profusion des mêmes textes sur plusieurs sites nous semble contribuer à une moindre lisibilité » - Philip Cesse in « Less Information, Better Information »
[4] Je profite de ces quelques lignes pour convier les auteurs soumis a toutes sortes d’abus a me contacter (http://www.nadouce.com/) dans le but de créer un groupe de reflexion. Merci
« Credit Crunch » : comment en est-on arrivé là? (Information)
La question n'est pas sur toutes les bouches, bien évidemment. Ceux qui depuis les années 80 ont servi les architectes de l'idéologie néolibérale –ils sont plus nombreux qu’on le croit- connaissent la réponse et craignent aujourd’hui qu'elle s'ébruite. Pourtant, depuis le début du mois d’octobre 2008 – un automne qui restera dans les annales du capitalisme moderne- les « lundis noirs » et les « vendredis de nationalisation » repoussent chaque fois un peu plus loin dans l’inconnu le destin du modèle économique qui a salué les excès de la finance et de l’individualisme au risque de mettre la démocratie en danger.
"Casino Capitalism"
Les coupables aujourd'hui se taisent, ou bien, comme M. Brown, M. Bush, M. Sarkosy et leurs cliques, essayent de sauver les meubles à coups de nationalisations! Hélas pour eux - et bientôt pour nous!- le navire continue de sombrer et rien ne semble assez bon pour lui faire redresser le nez. Alors, qui sont-ils, ces coupables? Les banquiers et les financiers anglo-saxons? Oui, bien sûr, mais derrière eux se dressent les élites politiques et économiques des nations industrialisées qui nous ont imposé la déréglementation des marchés financiers et de l'économie, la liquidation de l'état -qui "allait nous mener à la ruine", disaient-ils et qui aujourd'hui se trouve être le seul garant de notre avenir-, les délocalisations vers des pays sans démocratie où l’on peut aisément trouver une main d’oeuvre docile et bon marché, les énormes déficits, la distribution de bénéfices faramineux aux actionnaires, au détriment de l'investissement dans l'appareil de production, la présence toujours plus sujette à caution des paradis fiscaux, et pour finir l'intense travail de propagande des médias et leur "pensée unique" matraquée en boucle sur les chaînes de télévision et dans les journaux.
C'est en fait tout un système qui nous a amené au bord du gouffre! Une idéologie basée sur l'idée absurde que les marchés peuvent se réguler seuls, sans aucune intervention et surtout pas celle de l'état. Pourtant, dès le début des années 80 des économistes comme John Eatwell et Lance Taylor avaient averti des dangers d’un marché financier qui systématiquement sous-estimait les risques qu’il prenait et qui était d’une remarquable incompétence quand on lui demandait des explications concrètes sur les produits qu’il mettait en ventes sur les marchés internationaux. Mais toutes les solutions qui à l’époque et pendant ces 30 dernières années furent proposées pour y remédier ont été ignorées.
Une idéologie donc, qui derrière ses beaux discours sur le "changement" et la "modernité", s'est patiemment livrée à une formidable entreprise de "restauration" d'un ordre ancien. La plus belle place y est réservée à une classe avide dont les idéaux extrémistes et anti démocratiques placent l’acquisition du profit avant les droits de l’homme.
L'Angleterre, une nation de banquiers!
La nouvelle tombait mercredi 8 octobre 2008, Gordon Brown venait de nationaliser en partie l'industrie financière anglaise poussant ainsi ses collègues occidentaux à faire de même ! Le G8 se réunissait à la fin de la même semaine après quelques jours de panique sur les places boursières du monde entier. Les pertes étaient colossales !
« Nationalisation ! » ce concept tabou depuis 30 ans était soudainement devenu un mot d’ordre chez les maîtres du monde ! On croit rêver !
Ceux qui, à peine six mois auparavant, avaient crucifié Gordon Brown et Alistair Darling, son ministre des Finances, pour avoir eu l'audace de nationaliser la banque en faillite Northern Rock (Cf. article du même auteur, intitulé: "Autant en emporte la banque"), ceux-là mêmes, se traînaient maintenant devant eux, les suppliant de « socialiser » le reste des banques anglaises en semi faillite! Le monde à l'envers! La City était devenue "communiste" et, beaucoup plus fort encore, c'est elle qui avait supplié de le devenir! Dans leur hâte, ces bolchéviques en costume trois pièces oubliaient qu'ils allaient faire les frais de leur irresponsabilité en perdant leur bonus faramineux et leurs privilèges! Mais surtout, les classes politiques qui jusqu'à présent les avaient protégés n'allaient pas tarder à se retourner contre eux.
Le contribuable, une fois de plus, se voyait jeter en pleine figure le vieil adage néolibéral: "Privatisation des bénéfices et nationalisation des pertes". C'est par cette petite phrase que les plus grosses fortunes françaises actuelles ont acquis frauduleusement leurs milliards! Piocher dans les caisses de l’état est en effet chose commune. Le dernier exemple en France est celui de Bernard Tapie qui s’est vu grassement remercié pour ses services.
Et comme le fait remarquer très justement Noam Chomsky dans un article publié dans « The Irish Times », cette nationalisation des pertes au profit de quelques-uns est assez courante. Selon Winfried Ruigrok and Rob van Tulder, deux économistes qui ont étudié le phénomène il y a quinze ans, une vingtaine de grandes entreprises américaines classées dans Fortune 100 n’auraient pas pu survivre sans l’aide de leur gouvernement, à qui elles avaient demandé de « socialiser leurs pertes ». Les bénéfices correspondants, on s’en doute, ne tombèrent pas dans les poches du contribuable...
De telles interventions gouvernementales –on se rappelle du Crédit lyonnais en France et avant cela, de l’industrie sidérurgique, dont la famille de l’ex patron des patrons, Ernest-Antoine Seillière, est l’une des heureuses bénéficières - ont « été la règle plutôt que l’exception au cours des deux derniers siècles ».
Ils concluent leur étude en disant : « Dans une démocratie digne de ce nom, une campagne politique aurait mis ces problèmes sur la scellette, aurait dévoilé leurs causes profondes et aurait offert quelques solutions. »
Londres, le 12 octobre 2008
Autant en emporte la banque… (Information)
M. Warren Buffet, l’homme le plus riche du monde en 2008, demanda aux 19 employés qui travaillaient dans ses bureaux combien d’impôts ils payaient. Toute proportion gardée, personne, ni même le réceptionniste, payait moins que lui…
Depuis un peu plus d’une décennie, les crises financières de grande ampleur se succèdent à un rythme soutenu (une en moyenne tous les trois ans). Elles laissent derrières elles des économies dévastées, créent des inégalités, des problèmes sociaux insolubles et contribuent à précipiter dans la misère des millions d'innocents. Les conseils d’administration de grandes banques et leurs décideurs continuent cependant leurs activités dans l’impunité. Tout le monde savait qu’ils étaient de mauvais coucheurs mais peu d’entre nous connaissent la vérité sur l’ampleur de leur pouvoir. La crise que nous traversons a montré sans ambiguïté que les effets du lobbying financier sur nos gouvernements et sur leurs institutions de contrôle sont bien plus étendus et pernicieux qu’il ne semblait. Parler de crise endémique serait même beaucoup plus approprié.
Un, deux, trois... Soleil !
Mais puisque les médias, les spécialistes et les propres intéressés semblent réticents à ouvrir cette boîte de Pandore, il ne reste guère que l’homme le plus riche du monde pour en faire sauter le fermoir. Le paradoxe est de taille mais le cynisme semble être la profession de foi de M. Warren Buffet. Pour preuve, cette anecdote qui fait aussi bien les délices de ses fans que de ses détracteurs : un jour, il demanda aux 19 employés qui travaillaient dans ses bureaux combien d’impôts ils payaient. Toute proportion gardée, personne, ni même le réceptionniste, payait moins que lui. « Mes employés payent 33% de leur revenu et moi, sans conseiller, sans planification, sans paradis fiscal, me limitant simplement à ce que dit le Congrès [américain], je paye 17%. Pendant la période Bush, les riches ont payé de moins en moins d’impôts alors que la classe moyenne en a payés de plus en plus »[1].
L’homme a la réputation de ne pas mâcher ses mots mais quand on possède une fortune personnelle supérieure au PIB du Maroc (soit 60 milliards de $) on peut dire tout haut ce que pas mal de monde pense tout bas. Et il ne se gène pas pour le faire quand il s‘agit des banques et des hommes d’affaires qui siègent dans leurs conseils d’administration. Pour lui., l’industrie financière est la seule responsable de la crise qui a déstabilisé le monde. Tout comme le FMI et l’opinion publique internationale, il réclame la mise en place d’une régulation des marchés financiers.
La faillite du crédit, un cas d’école...
Depuis août 2007, les marchés anglo-saxons se sont montrés plutôt avares en explications sur les causes réelles de la crise sans précédent qui a secoué les banques et la finance internationale. Les grands groupes médiatiques et le secteur des affaires les plus enclins à l’autocritique ont évoqué les « subprimes » américaines comme les grandes responsables de la débâcle. Les spécialistes n’ont guère été plus perspicaces : pour la majorité d’entre eux, il s’est agi d’un « réajustement », d’une « autorégulation » des marchés qui, on le sait, ont l’art de compenser sans l’aide de l’état les déséquilibres économiques qu’ils ont eux-mêmes provoqués ou contribué à amorcer. En somme, rien de bien inquiétant.
Dès le mois de septembre 2007, les ténors de la City londonienne et de Wall Street, s’étaient montrés très critiques envers les gouvernements qui avaient « réagi tardivement » à la crise. A Londres, les lobbies financiers et leurs puissants médias, s’affairaient déjà à trouver des coupables en évitant soigneusement toute autocritique. Le tout fraîchement promu M. Brown, son ministre des Finances, M. Alistair Darling, le gouverneur de la banque centrale anglaise, M. Mervyn King et derrière eux, l’ensemble des institutions officielles de contrôle des marchés financiers, furent violemment attaqués et accusés d’incompétence voire d’irresponsabilité.
Et le plus prodigieux dans l’affaire fut que les gouvernements et les institutions mis en cause ne nièrent que du bout des lèvres leur responsabilité dans le désastre.
L’affaire était donc réglée ; les coupables pressentis avaient avoué et quand à l’industrie financière, il ne lui restait plus qu’à se dédouaner complètement des causes du problème et de tenir bon sous le déluge qui s’annonçait.
La banque anglaise Northern Rock à court de « cash »...
Les signes avant coureur de cet Armageddon financier s’incarnèrent dans les files d’attentes qui s’allongeaient devant les succursales de la banque Northern Rock partout sur le territoire britannique. Les scènes de violences et de désespoir des épargnants ruinés rappelaient l’Amérique de l’après « jeudi noir » de 1929.
En ce mois de septembre 2007, la cinquième banque anglaise n’avait plus de « cash » et la banque centrale n’avait pas l’intention de renflouer ses caisses!
Évitant soigneusement de s’interroger sur la légitimité de « l’opacité » qui entourait les places financières, les molosses des lobbies bancaires, le Financial Times et le Times, aux avants postes, s’en prirent à M. Mervyn King qui, de par son refus d’intervenir dans les affaires d’une banque privée victime de retours d’investissements malheureux, fut rapidement accusé d’avoir provoqué une crise nationale de grande ampleur.
La confiance ébranlée des épargnants britanniques et les nouvelles préoccupantes qui arrivaient chaque semaine des USA contribuèrent à précipiter la décision de la banque centrale anglaise : le 19 septembre 2007, M. Alistair Darling s’engageait à garantir tous les dépôts de l’établissement en quasi-faillite.
Nationalisation des pertes et privatisation des profits...
La confiance rétablie ou presque, tout aurait pu en rester là. Il n’en fut rien. Encouragés par la générosité illimitée du contribuable, les milieux financiers, relayés par la presse et le parti Conservateur, s’opposèrent à la privatisation de la banque fraîchement renflouée par les deniers publics. Il n’était pas question de nationaliser la Northern Rock ! Le gouvernement anglais, accusé par les uns de bolchévisme, pressé de tous côté par les petits épargnants, accusé par tous d’incompétence, envisageait cependant de déclarer officiellement la nationalisation qui, dans les faits, avait été consommée un mois auparavant.
Mais que voulaient donc ceux qui s’y opposaient ? Ils désiraient simplement qu’un investisseur privé (une institution financière, de préférence) rachète la banque en faillite. Mais à l’époque, le secteur du crédit menaçait de s’effondrer et l’ensemble des banques, au comble de la panique, refusait de se prêter un centime. Aucune institution financière ne voulut faire une offre.
La situation était belle et bien bloquée. Le gouvernement semblait paralysé. Les épargnants et les contribuables anglais, regardaient avec la plus grande perplexité une poignée de lobbies décider du sort de l’ensemble de l’économie.
Le 13 octobre 2007, le groupe Virgin, contrôlé par le très controversé M. Richard Branson, fut le premier à faire une offre de rachat. Le consortium promettait d’injecter tout le liquide nécessaire au renflouement de la Northern Rock qui, du coup, serait rebaptisé, « Virgin Money ». Les secteurs les plus conservateurs de la « Old money » anglaise voyaient tout de même d’un très mauvais œil qu’un «farfelu » à l’humeur imprévisible et sans aucune expérience du « banking », se retrouve à la tête d’une des institutions hypothécaires les plus puissantes du Royaume-Uni. Après plusieurs semaines de négociation, l’offre du milliardaire au grand cœur s’avéra irréalisable. L’état continua donc le renflouement de la banque sous les huées du parti Conservateur et des milieux financiers de tous poils pour qui le ministre des Finances, était un « dead man walking ».
La « Northern Rock », banque d’état
La fin de l’année 2007 apporta son lot de surprises, dans l’ensemble des pays développés, les catastrophes se succédaient, des géants du « banking » annonçaient des pertes records, la panique s’était emparée des places boursières, les banques centrales américaines et européenne injectaient des quantités gigantesques de liquide dans le système constamment au bord de la faillite, le mot récession était sur toutes les lèvres. Aucun responsable n’avait été trouvé hormis quelques boucs émissaires, généralement des décideurs de seconde zone, voir de simples employés, à qui l’on reprochait des fraudes massives.
Le 18 février 2008, après des mois de négociations avec les plus improbables investisseurs, M. Alistair Darling annonçait la nationalisation de la Northern Rock !
« Il est important, déclara-t-il, pour les épargnants et les titulaires d’un compte bancaire d’être assurés que leur argent est sain et sauf. Nous aurions pu laisser couler la banque mais les risques encourus par l’ensemble du système financier, par les petits porteurs et le grand public étaient inacceptables »[2]
Les « fossoyeurs » Brown et Darling lançaient quand même un message optimiste à la City. La nationalisation serait temporaire. La banque retournerait dans le privée dès que la conjoncture le permettrait. A la grande joie des épargnants, on parle d’environ une décennie avant que cela devienne une réalité.
Des incompétents aux parachutes en or
Sous la pression des actionnaires, des contribuables et de l’opinion publique à qui l’on mentait tout en leur tendant la note à payer, l’industrie financière a fini par montrer quelques signes de responsabilité en coupant quelques têtes. Les plus célèbres, Chuck Prince, PDG de City group ou bien Stan O’Neal de Merrill Lynch ou encore Marcel Ospel de UBS, furent remerciés et grassement payés pour leurs « services ». Mais tous ne sont pas passés entre les mailles du filet. En France par exemple, M. Daniel Bouton, ex PDG de la Société Générale, a été mis en examen le 30 juin 2008 par la juge Prévost-Desprez pour blanchiment.
Les « risk managers » sont en effet les premiers à perdre leur emploi quand les choses dérapent mais ceux qui bénissent leurs décisions quand tout va bien, c’est-à-dire les conseils d’administration, se contentent de regretter publiquement les « erreurs de fonctionnement » des marchés quand tout va mal. Et quand on leur demande sérieusement des comptes, la plupart déclarent qu’ils ont fait leur travail. Le propre du Conseil d’administration, explique un responsable d’un grand groupe financier[3], est de juger les performances des « risk managers » qui sont payés pour faire fructifier au maximum les avoirs des banques. Il ajoute qu’il est injuste de demander à des directeurs « externes », qui se réunissent au maximum une fois par mois[4], d’assumer les erreurs engendrées par des cadres supérieurs extrêmement bien payés dont le rôle est d’identifier les défaillance du système en tandem avec les instituions officielles de contrôle... Le meilleur des mondes!
Un toilettage de pure forme...
Nous l’avons vu, quand les juges ne s’en mêlent pas, les responsables du secteur privé s’en sortent plutôt bien. Car même sans emploi, M.M. Prince, O’Neal, Ospel, etc., ont accumulé de
telles fortunes personnelles qu’ils pourraient tout bonnement prendre leur retraite.
Quant aux hautes sphères des institutions publiques de contrôle mises en cause dans la crise des « subprimes », les réprimandes, bien que plus attendues par l’opinion publique, n’en sont pas moins de pure forme. En ce qui concerne le Royaume-Uni et le scandale Northern Rock, la démission des seize directeurs « non executive », c’est-à-dire « secondaires » dans les vraies prises de décisions, de la Cour de la Banque d’Angleterre parle d’elle-même.
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[1] El País – 25 mai 2008. « Los bancos tienen la culpa »
[2] Times online. 18 février 2008. « Chancellor barracked over bank nationalisation »
[3] The Financial Times – 26 juin 2008 – “Gone by the board “ - Francisco Guerrera and Peter Thal Larsen.
[4] Un autre ex PDG de firmes financières a déclaré au Financial Times, le 26 juin 2008 : « Les directeurs [des conseils d'administration] se réunissent un très petit nombre de fois dans l’année et veulent une vie paisible : c’est dans la nature des choses. Mais cette fois, au nom de cette vie paisible, ils ont fait l’erreur de ne pas contrôler le management » - In « Gone by the bord » de Francesco Guerrera et Peter Thal Larsen.
L’Europe : une intermittence. (Opinion)
Un journaliste espagnol me demandait l’autre jour ce que représentait l'union Européenne pour un Français. Vous reconnaîtrez tout de suite le formatage de la question, ou dirais-je, le « préformatage ». Ne voulant pas le vexer, je lui ai répondu par la question suivante : « Pour les Français qui voyagent ou pour ceux qui restent en France ? ». Ce n’était pas tout à fait ce qu’il attendait.
Pour ma part, lui dis-je alors : après avoir voyagé et vécu un quart de siècle en Europe, l’UE est le contraire d’une entéléchie. J’utilise délibérément le terme aristotélicien car c’est le caractère de l’essence même de l’Europe qui m’intéresse ainsi que le concept d’achèvement de celle-ci. En d’autres termes, je lui disais que l’Europe, telle que l’entendent les forces centripètes du marché, n’existe que pour une minorité. Dans le quotidien des Espagnols, des Italiens, des grecs, et des Portugais par exemple, l’Europe est d’abord l’Europe du nord, dirigée par des technocrates. Elle n’existe pas dans leur culture en dehors du marché. Un marché –s’imaginent-ils- qui reproduit à l’échelle continentale ce qu’ils ressentent au niveau national, c’est-à-dire, le carcan des lois politiques et sociales qui ne favorisent qu’une minorité. Pour les pays de l’est, il en va à peu près de même que pour ceux l’Europe du sud, à la différence près qu’ils ont besoin des règles politiques et sociales imposées par Bruxelles pour échapper à celles qui sont les leurs. Le processus de « modernisation » de leurs institutions va bon train et les Polonais, par exemple, retournent déjà en masse dans leur pays.
Pour le membre de l’UE qui voyage un peu plus, l’Europe existe d’abord par la rapidité des voyages entre chaque pays. D’une capitale à une autre –ce qui devient d’un quartier à un autre- il observe le même style de vie imposé par les marchés, les même peurs, les même médias, les mêmes impératifs économiques. Mais dès qu’il entre chez les gens, cette sensation s’estompe, le caractère national reprends ses droits et l’Europe disparaît. La seule présence étrangère est la télévision mais elle égrène les chapelet de la globalisation qui là encore n’a que faire de l’Europe.
Cette personne, ce voyageur, qui ne voit en quelque sorte que par le haut les effets du nivellement des marchés, ne vit l’Europe que parce qu’il passe son temps dans les aéroports. Là encore, c’est d’une présence dont nous parlons. L’Europe est un concept « intermittent ».
Et puis, il y a l’intellectuel européen et avec lui toutes les minorités européennes. Tous ensembles, ils veulent et côtoient une Europe qui n’est plus seulement une imposition inorganique porteuse de « progrès ». Ils défendent une autre idée de la construction européenne et surmontent le paradoxe qui renvoie périodiquement les décideurs de Bruxelles à leurs velléités et à l’imposition d’une constitution détestée par les peuples. Des peuples qui ont coexisté pendant des siècles sur le continent européen et qui se savent unis par leur passé, leurs errances, leurs conflits souvent mortels et leurs échanges culturels.
Être européen ne saurait être un achèvement dans l’unicité mais bien au contraire l’intériorisation de toutes les identités nationales en chacun de nous.
Les aventures de Steven Spielberg en Chine (Information)
Le mardi 12 février 2008, Spielberg avait créé la surprise en déclarant que le rôle de la Chine dans la crise du Darfour lui était intolérable. Il tirait donc sa révérence sous les applaudissements de tous les démocrates de la planète et au grand dam de ses détracteurs qui l’accusaient de suivre les pas de Leni Riefenstahl. Mais au cours des quelques jours d’intenses polémiques qui suivirent ce coup de théâtre médiatique, seul un petit nombre de journalistes souligna le caractère opportuniste voire cynique des déclarations du cinéaste américain. En effet, de quoi se surprenait-il ? Quand il signa son contrat léonin avec le gouvernement chinois, Spielberg n’ignorait certainement pas que l’on torturait et assassinait des centaines de personnes dans ses prisons. Quand on lui reprocha cette infamie, on s’empressa de répondre qu’il fallait éviter de se servir des jeux olympiques pour faire de la politique. Comme si le capitalisme avait su épargner l’esprit du sport tout en le massifiant ! Ce leitmotiv de bien mauvaise foi est pourtant devenu la contre-attaque imparable des défenseurs à outrance des jeux. Ils font maintenant chorus avec ceux qui défendent la présence chinoise au Tibet.
Mais les insupportables contradictions que soulèvent ces XXIXe Olympiades sont-elles gommées pour autant ?
Steven Spielberg est-il moins coupable que le comité international olympique ? Et celui-ci, l’est-il moins que les sociétés occidentales, coincées entre leurs contrats mirobolants avec Beijing et des principes démocratiques inaliénables dont l’opinion publique internationale exige le respect ?
Le paradoxe résiste néanmoins quand les plus optimistes – mais pas les moins désintéressés ou les moins dépolitisés- affirment que ces jeux changeront profondément la société chinoise. A les entendre, ces Olympiades seraient les estafettes de la démocratie, un peu comme les Marines en Mésoportamie! Et les autorités chinoises seraient tellement stupides qu’elles accepteraient cette version moderne du cheval de troie sans broncher !
Ces XXIXe jeux olympiques sont une aubaine pour la république populaire de Chine. L’occasion parfaite de démontrer sa suprématie dans un monde qui a maintenant besoin d’elle. Les autorités chinoises, tout comme leurs homologues étasuniennes, peuvent se passer du jugement de l’opinion publique internationale car elles sont du côté du manche. Leur poids économique sur l’échiquier international vaut bien tous les discours d’émancipation et Beijing au lieu de trembler devant l’ire des foules démocratisées savoure avec ironie l’embarras croissant des hommes politiques occidentaux aux prises avec ce que Mao appelait les contradictions du capitalisme moderne.
L'actualité de cette semaine sur l'éléphant (version espagnole; cliquez ici)
1./ Nationalisation des pertes et privatisation des profits. Jérôme Kerviel, un héros national?
Kerviel en affreux mauvais genie qui à lui seul aurait pratiquement coulé une des plus grandes banques françaises ! Du boulot « bâclé » par les communicateurs de la Société Générale, il faut bien le reconnaître. A les entendre, c’était lui le seul coupable !
Libéré il y a quelques jours de la prison de la Santé, le prétendu fantomas des softwares de la « phynance », se considère un bouc émissaire. On s’étonne seulement que l’accusation abracadabrantesque de ses patrons ait pu un instant convaincre quelqu’un.
Cloué au pilori par la « Soc.Gen », Kerviel a néanmoins réveillé chez les Français l’eczéma du martyre kafkaïen ! Et dans ces sursauts, l’opinion publique ne demande qu’à se gratter. Inévitablement, les vieilles rancunes refont surfaces ; les pauvres se vengent ; ils simplifient. Ils font de Kerviel un héros ! Un Robin des bois ! Ceux qui savent les accusent de simplifier dangereusement les choses et tâchent de faire taire les voix qui hurlent le sempiternel : « Nationalisation des pertes et privatisation des profits ! »
2./ Obama-Clinton : les clones démocrates (Information)
Pepsi Obama ou Coca Clinton ? Faites votre choix ! Et si vous pensez avoir choisi « librement » votre candidat, demandez-vous en quoi celui-ci est-il différent de l’autre... (lire la suite)
3./ Contre-attaque du Vatican en Europe (Opinion)
Avec l’avènement de Benoît XVI, le grand cirque médiatique de Jean Paul II a fait place à la gravité. Ce nouveau pape, un intellectuel plutôt raffiné, théologien brillant et diplomate redoutable est le maître d’œuvre...(lire la suite)


